Entretien avec l’auteur de science-fiction Francis Berthelot

En partenariat avec Titan.sf, un méta-annuaire de la science-fiction que l’un de nos membres* avait créé il y a quelques années (et qui aurait besoin d’être mis à jour…), nous republions ici un entretien avec l’auteur de science-fiction Francis Berthelot, Prix Rosny Aîné du meilleur roman de SF 1987, Grand Prix de l’Imaginaire 1991 et 2001 et Prix Masterton 2004, sans compter les autres prix reçus pour ses nouvelles. Ses réponses intéresseront tous ceux qui s’intéressent au processus créatif en général.

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Francis Berthelot aux Imaginales en 2010

 1 – Avant d’écrire, faites-vous un plan de votre roman ? Jusqu’à quel point le détaillez-vous ?

Il y a deux sortes d’écrivains : les structuraux qui construisent avant d’écrire, et les scripturaux qui écrivent avant de construire ; avec bien sûr tous les intermédiaires. Pour ma part, je suis structural à 100%. Je ne commence à écrire un roman que lorsque j’en ai totalement établi la charpente : un synopsis détaillé chapitre par chapitre, des fiches signalétiques pour les personnages, etc.

2 – Autour de quoi votre histoire s’articule-t-elle ? Le héros ? L’intrigue ? Des moments-clefs ? Des jeux de mots ?

Surtout le héros et l’intrigue. Plus précisément, un ou plusieurs personnages confrontés à une situation qui les met en péril et qu’il va falloir résoudre. Le cadre peut être essentiel, lui aussi, dans la mesure où il contribue à engendrer des conflits, donc une tension dramatique.

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3 – Comment choisissez-vous les noms des personnages ?

J’y attache beaucoup d’importance. Chaque nom doit refléter l’essence du personnage, que ce soit par sa sonorité ou par les associations inconscientes qu’il provoque. Pour le déterminer, j’utilise divers outils : des listes de prénoms, des dictionnaires étrangers (breton ou finnois notamment), des anagrammes, des noms mythiques que je transforme, etc.

4 – Ecrivez-vous au présent ou au passé ? Pourquoi ?

J’ai écrit mes deux premiers romans au passé. Puis, lorsque je me suis éloigné du « roman d’aventure » (space opera ou heroic fantasy) pour chercher une écriture plus personnelle, j’ai adopté le présent. Il me permet d’avoir un contact plus immédiat avec les personnages et les lieux que je mets en scène. Cela dit, il m’arrive de revenir au passé, en particulier dans certaines nouvelles proches du conte.

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5 – Ne trouvez-vous pas singulier que l’on écrive au passé pour écrire une histoire qui se déroule dans le futur ?

Je crois que c’est un faux problème. A partir du moment où le récit est confié à un narrateur (désigné ou non), il est logique qu’il soit fait au passé. Mais le présent convient également, et apparaît alors comme un perpétuel « présent de narration », où la figure du narrateur s’estompe quelque peu. Quant à écrire au futur, c’est concevable, mais cela risque de paraître artificiel ou emphatique. Encore que…

6 – Si votre histoire n’est pas linéaire, comment faites-vous pour disséminer les souvenirs, les flash-back, etc. ? Et pour reprendre le cours de l’histoire ?

En général, souvenirs et flash-back sont présentés à travers un des personnages. J’ai alors recours soit au discours indirect libre, soit au discours intérieur. D’une manière générale, j’utilise beaucoup le discours intérieur, qui me permet d’aller au plus près d’un personnage : ses pensées, ses émotions, ses sensations physiques, sa folie…

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7 – Quelle place tiennent les descriptions dans vos textes ? A quel moment savez-vous que vous avez besoin de travailler votre description ? Servent-elles simplement d’illustrations ou ont-elles un autre rôle à jouer ?

Outre le fait d’inscrire l’histoire dans un cadre concret, elles ont surtout une fonction poétique. Elles doivent agir sur l’imaginaire sensoriel du lecteur, mais aussi participer à la musique du texte, à son rythme, introduire des silences dans les dialogues. Elle font partie intégrante de la substance textuelle.

8 – Ecrivez-vous régulièrement ou selon votre envie ?

De façon régulière : trois ou quatre soirs par semaine, plus le week-end.

9 – Comment corrigez-vous votre texte ?

Je fonctionne chapitre par chapitre : je consacre une ou deux séances à l’écriture (au clavier) du premier jet ; puis je le relis en le corrigeant à la main. Ensuite, je le retape intégralement. Puis il me faut encore deux ou trois séances pour travailler cette deuxième version. Après quoi, je passe au chapitre suivant.

Quand le roman est terminé, il y a encore une phase de remaniement, qui implique une lecture de l’ensemble et tous les changements nécessaires.

10 – Certains passages (dialogues, situations, combats, débuts ou fins de l’histoire…) sont-ils plus difficiles à écrire ? Pourquoi ?

Ecrire une « scène d’action » en collant à la réalité est sans doute ce qui m’inspire le moins. Quand les exigences de l’histoire me conduisent à le faire, j’essaie de casser au maximum le discours, pour échapper à la relation plate des événements et créer un rythme qui les fasse vraiment vivre au lecteur.

11 – Comment savez-vous que votre roman est terminé ?

Quand, après l’avoir relu, corrigé, fait lire à une ou deux personnes de confiance, et remanié en fonction de leurs critiques, je ne vois vraiment plus comment l’améliorer.

12 – Un roman de SF peut-il être adapté sans mal au cinéma et inversement ?

Mis à part le coût éventuels des effets spéciaux, ni plus ni moins qu’un autre roman. Le fait qu’il relève de la SF ne complique les choses que s’il met en jeu des concepts trop difficiles à traduire dans le langage cinématographique. Mais on peut dire la même chose de bien des romans relevant du mainstream. La question fondamentale reste : trouver un équivalent visuel et/ou sonore de ce qui est purement verbal.

13 – Certains traducteurs anglophones avouent sur leur liste de discussion améliorer le style de l’original américain (je ne citerai personne). Trouvez-vous qu’il existe effectivement une différence de style entre la SF française et la SF anglaise ?

Je pense que dans les deux, il y a des auteurs qui écrivent mieux que d’autres. Une partie du lectorat y attache de l’importance ; une autre s’en fiche du tiers comme du quart. L’essentiel est qu’au bout du compte, chaque auteur finisse par trouver ses lecteurs, et réciproquement.

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14 – Il existe un style « cyberpunk » facilement reconnaissable. Pensez-vous que la science-fiction s’accompagne toujours d’un travail particulier sur la langue (néologismes, termes scientifiques, raccourcis comme chez Dick ou Bordage) ? Ou au contraire, pourrait-on écrire de la SF en pastichant Victor Hugo ?

Toute littérature s’accompagne d’un travail sur la langue. Encore faut-il qu’il soit personnel et pertinent : l’exigence d’un jargon pseudo scientifique ne s’applique qu’à la hard science, qui n’est qu’un courant de la SF parmi bien d’autres. Cela dit, la vocation d’un écrivain n’est ni d’écrire « de la SF » ni de « pasticher Victor Hugo » ; mais rien ne lui interdit non plus de le faire. Si la recherche de son écriture personnelle passe par là, pourquoi pas ?

15 – Les écrivains d’hier écrivaient des chapitres plus grands et des phrases plus longues que la plupart des romanciers modernes. Ce phénomène semble être particulièrement vrai en science-fiction. Avez-vous une idée de la raison ?

La civilisation où nous vivons est sujette à une accélération constante. Un zapping perpétuel. Cela s’observe aussi bien au cinéma, avec des montages de plus en plus rapides, qu’en littérature. Je ne crois pas que la SF en soit plus affectée que le mainstream, où bien des auteurs contemporains écrivent à la mitraillette. Cela dit, la lenteur du rythme, la phrase recherchée et le mode contemplatif continuent d’avoir de fervents défenseurs.

16 – Travaillez-vous seul ? Est-ce un avantage ou un désavantage ?

Je travaille seul, ce qui convient fort bien à mon tempérament d’ermite. Mais j’ai beaucoup d’échanges avec d’autres auteurs, en SF et ailleurs ; dans le groupe de la Nouvelle Fiction notamment. C’est une source d’enrichissement considérable.

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17 – Peut-on apprendre à écrire dans des écoles, dans des ateliers ou dans des cercles littéraires ?

On peut y apprendre un certain nombre de principes de construction et d’écriture, ce qui ne manque pas d’intérêt. Mais, pour devenir écrivain, ce n’est ni nécessaire ni suffisant. On est écrivain ou on ne l’est pas. Prenons une autre forme d’art : je pourrais suivre des cours de peinture pendant un siècle, je ne deviendrais pas peintre pour autant. C’est un talent dont je suis dépourvu, voilà tout. Eh bien pour l’écriture, c’est la même chose.

18 – Si une école de la SF existait, y seriez-vous professeur ou élève ?

Ni l’un ni l’autre. D’abord, j’écris à la frontière de la SF et du mainstream. Ensuite, je n’ai aucune vocation pédagogique. Enfin, il y a longtemps que je ne rentre plus dans mon tablier d’écolier !

Source : http://titan.les-forums.com/topic/9/des-questions-tabous/

* Un certain Damien Porte-Plume…

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