Pourquoi la littérature nous fascine autant

La question, d’emblée, est un rien provocatrice. A l’heure où le nombre de grands lecteurs semblent s’éroder comme un glacier en plein été, certains lettrés (entendons-nous : tout individu sachant lire et écrire) envisagent encore le livre comme une passion dévorante et l’écriture comme un besoin vital. Des femmes délurées, des hommes dénaturés, des ado privés de télé, des paysans de la Beauce qui s’ennuient les soirs d’hiver. C’est qu’ils n’ont pas encore découvert les joies de Netflix et d’Amazon Premium !

Après avoir exploré les différentes facettes de la question, la fascination pour le livre, pour la lecture et pour l’écriture, nous découvrirons que « l’écrivain français est un aristocrate » et que « les nouveaux écrivains sont des makers« . La conclusion viendra relativiser les propos alarmistes sur la fin de la littérature par l’annonce d’une bonne nouvelle.

1. La fascination pour le livre

Mais d’abord, de quoi parlons-nous ? D’un objet (le livre) ou d’une activité (la lecture ou l’écriture) ? Avec le livre, les deux identités se confondent. Si certains lisent des ebooks sur tablette, il n’empêche qu’il faut bien un support un matériel pour lire. Si les auteurs sont de plus en plus nombreux à écrire leur roman sur ordinateur, ils finissent souvent par l’imprimer pour pouvoir plus facilement le relire et le corriger. Les Français sont attachés malgré tout à l’objet-livre. Ceux qui écrivent sur informatique espèrent que leur livre finira chez un imprimeur, disponible dans toutes les bonnes librairies.

Le livre perdure après sa lecture, il est stocké dans une étagère ou rendu à la bibliothèque. Il est prêté, donné, offert mais jamais jeté – mon Dieu, non ! Pourtant, il arrive rarement qu’une personne relise un roman. Les livres, car il s’agit d’un pluriel maintenant, se stockent, se capitalisent, se thésaurisent. Ils deviennent un trésor et la sainte bibliothèque, ce mobilier inventé au 19ème siècle, devient tabou. Pourquoi n’existe-t-il pas de livre jetable après usage ? Pourquoi les petits enfants n’ont-ils pas le droit de dessiner de petits gribouillis sur la page de garde, de faire des moustaches au héros sur la couverture ? Pourquoi un livre annoté, plié, tordu perd-il de son aura ? Les brocanteurs vous le diront tous : les lecteurs préfèrent les livres neufs, récents et vierges de toute marque. Pourquoi cette fascination pour la blancheur du papier ?

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2. La fascination pour la lecture

Lire, c’est bien. Les parents regardent attendris leurs enfants lire ou feuilleter une BD, au lieu d’aller dehors avec leurs camarades. Pourquoi la lecture serait-elle une activité plus saine que la course à pied ? Pour les études ? Cela fait longtemps que les mathématiques ont remplacé le latin. Pour la culture générale ? Il existe de très bons articles sur Wikipédia. Pour rentrer dans la fonction publique ? Pour réussir un concours, il vaut mieux avoir suivi des cours de droit que d’avoir lu Sartre et Simone de Beauvoir. Plus personne ne sait pourquoi il est bien de lire.

On pourra toujours dire aux hommes que la lecture stimule le cortex et que ceux qui lisent font de meilleurs amants, il faut bien constater que les femmes constituent la part de la population qui lit le plus de romans. Les hommes, plus pragmatiques, préfèrent les manuels et les livres d’histoire. Le rapport s’inverse quand il s’agit d’écrire. Pourquoi les lecteurs sont-ils le plus souvent des femmes ? Pourquoi les auteurs sont-ils le plus souvent des hommes ? En réalité, la question est mal posée. Les femmes sont nombreuses à écrire dans des carnets qu’elles ne montrent à personne. Les hommes n’y voient aucun intérêt. Ils écrivent pour être lus. Ils écrivent pour être publiés. Ils écrivent pour remporter des prix littéraires. Ils écrivent pour devenir célèbre et voir des hordes de fans déchirer leurs vêtements lors des dédicaces. Ils écrivent pour ne plus écrire et voir leur film projeter sur grand écran. Les femmes ne sont pas moins bêtes que les hommes. Elles sont de plus en plus nombreuses à être publiées. Un jour viendra où elles seront les plus nombreuses. Où tout le monde écrira. Mais qui lira encore ?

Les éditeurs ont parfois cette boutade, un brin amère : il existe de plus en plus d’écrivains et de moins en moins de lecteurs. Pourquoi cette fascination pour l’écriture ?

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3. La fascination pour l’écriture

Revenons aux origines. Le livre, c’est d’abord le Livre, la Bible (biblos en grec veut dire livre).  Deux mille ans d’histoire chrétienne nous ont appris que le livre était une chose importante. Le premier livre imprimé était d’ailleurs la Bible de Gutenberg. Il n’y a pas de hasard. De fait, un roman ressemble à un livre d’histoires sacrées. Pour un peu, on l’emmènerait presque à l’église le dimanche. A la place de l’église, on s’inscrit à un café littéraire ou on partage la photo de la couverture sur facebook. A chacun sa « communauté ».

On peut pousser plus loin l’analogie. Le style, c’est le Verbe de l’Evangile de Jean. La critique des « grands textes » produit de véritables exégèses. Le romancier, c’est un créateur plus qu’un inventeur. Son travail nous est caché, on ne voit que le résultat. Il y a un mystère de la création qui l’entoure comme une auréole dorée.

Le processus de création est aussi évocateur. Quand une personne veut écrire, s’abstrait du monde qui l’entoure pour créer un univers et ses personnages. Elle s’identifie plus ou moins au personnage principal. Le héros est à l’image de l’auteur comme « l’homme à l’image de Dieu ». Où trouve-t-il toutes ses idées ? C’est le souffle de Dieu à la surface des eaux, l’inspiration du Saint-Esprit, la voix qu’entendait Jeanne d’Arc. Le bon écrivain est celui qui dispose d’un pouvoir. Grâce à sa prose, les personnages prennent vie dans l’esprit du lecteur. La tension, le suspense, c’est la fuite des Hébreux dans le désert. La Mer Rouge est devant eux, l’armée du Pharaon à leur poursuite. Que se passera-t-il ? L’ironie dramatique, c’est le refus du peuple élu de reconnaître le Christ. Les intrigues, qui sont si bien ficelées, sont parfois construites comme des plans de cathédrales. On y cherche l’équilibre des parties. Une image de la perfection. D’ailleurs, les auteurs ne travaillent pas, ils  œuvrent.

Malgré la diversité des thèmes abordés par les écrivains, la manière dont ils sont traités nous renseigne sur notre héritage judéo-chrétien. Dans les romans, le mot Amour s’écrit toujours avec une majuscule. Dans les domaines de l’imaginaire, on renouvelle souvent des mythes plus anciens, comme Dune de Frank Herbert et Le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien. Le Bien affronte le Mal. Le personnage principal est souvent un « élu », comme dans la série Harry Potter de J. K. Rowling. Il meurt et il ressuscite. Les romans policiers traitent à leur manière de la question du mal : Les Racines de mal (Dantec), L’Ame du Mal (Chattam), L’Ange noir (Irish), La Terre des morts (Grangé), Le Triomphe des ténèbres (Giacometti), L’Exil des anges (Legardinier), Retour à Rédemption (Graham), La haine qu’il faut (Salvanes), etc. Sans parler de la mode du polar ésotérique, où des livres comme le Da Vinci Code de Dan Brown remettent en cause les fondements de la chrétienté.

Dans les cours de scénario, on parle souvent du « voyage du héros » de Joseph Campbell, des douze étapes que suivent presque tous les films qui passent au cinéma, de tous les romans où le héros est amené à évoluer dans l’histoire. Ces douze étapes sont exactement celles de Jésus dans les Evangiles. Au fond, c’est toujours la même histoire qui se répète depuis 2000 ans.

C’est ce qui nous parle. C’est ce qui nous plaît. C’est ce qui nous fascine.

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4. L’écrivain français est un aristocrate

En France, nous héritons aussi d’une longue histoire passée sous la domination des rois (de droit divin), des ducs, des contes, des barons et des nobliaux en tout genre. Cela a laissé une trace dans nos représentations du pouvoir, mais pas seulement. Historiquement, l’écriture était un loisir réservé aux nobles. Il faut les comprendre, leurs paysans faisaient tout le travail, les moines recopiaient toujours les mêmes livres, ils s’ennuyaient. Certains écrivaient des lettres, d’autres des poèmes. Quand la bourgeoisie a réussi sa révolution, elle s’empressa d’imiter les usages de la noblesse. L’écriture, en descendant d’une classe sociale, s’élargit à une cercle plus large. Le livre devint un objet commercial. L’écriture se transforma en activité lucrative. L’auteur trouva une existence juridique par le contrat d’édition. Mais l’archétype de l’écrivain reclus dans sa tour d’ivoire reste présent dans notre inconscient collectif, comme une image trop lumineuse persiste sur la rétine.

On dit que l’auteur, en France, est mal payé. Plus de 80% des auteurs ont un métier à côté. Cela ne décourage pas les apprentis écrivains, qui rêvent de voir leur premier roman publié, même s’il faut payer pour ça. La gloire, l’honneur, mais l’argent, non. C’est notre côté aristocratique. Il y a toujours un peu de sang bleu dans l’encrier.

Du sang bleu, nous passons facilement au Saint Graal, au vase qui a recueilli le sang du Christ et à la promesse d’immortalité. Faire une œuvre, c’est graver son nom dans l’Histoire, laisser quelque chose de soi pour la postérité. Certains donnent leur nom à une rue, à une école. D’autres vont plus loin encore. Ils s’assoient sur des fauteuils d’Immortels et se font enterrer au Panthéon. Les professeurs de Lettres prient souvent pour leur salut.

La littérature, telle qu’elle est lue et pratiquée en France, hérite aussi bien de notre culture judéo-chrétienne que de notre relation à la monarchie. Il en est autrement ailleurs, même si l’on l’empreinte du christianisme (version protestante) se retrouve aussi dans les romans américains. Des points de divergence existent avec les romans japonais, par exemple, même si le genre « roman » hérite d’une culture littéraire qui n’est pas proprement japonaise. Les différences culturelles finissent par se lisser avec les traductions et la mondialisation, la diffusion des médias et la centralisation des agences de presse. C’est ce qu’on appelle le courant mainstream. Orwell lui avait donné un autre nom dans 1984.

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5. Les nouveaux écrivains sont des makers

Aujourd’hui, le transformation s’effectue par la base, par le « grand public », celui des lecteurs anonymes et des écrivains non reconnus. Les lecteurs d’aujourd’hui ne souhaitent plus lire dans leur chambre à coucher mais partager leurs découvertes dans des cafés littéraires, les déposer dans des boîtes à livres, en parler sur des blogs, créer une chaîne YouTube, participer à jury littéraire, etc.

Les écrivains d’aujourd’hui ne souhaitent pas devenir des écrivains maudits. Ils font partie des makers, des créatifs, des développeurs, ils participent à des fablab, à des workshops, à des ateliers d’écriture, ils échangent leurs idées dans des forums, ils communiquent sur la toile, soignent leur identité numérique, apparaissent dans des vidéos… Cela explique pourquoi il y a de plus en plus de lecteurs qui veulent écrire.

La lecture n’est jamais loin de l’écriture. On passe d’un rôle purement passif, où la lecture s’assimilait une rêverie, à une évasion vers un monde meilleur, à un rôle plus actif, tout de suite et maintenant. Le théâtre contemporain observe la même évolution : le spectateur est de plus en plus inclus dans la représentation. La frontière entre la scène et la salle semble s’effacer au profit d’une nouvelle catharsis. C’est le théâtre d’improvisation, le stand-up, le tour de magie du mentalist, etc. Le chanteur de rock ne se jette plus dans la foule, c’est la foule qu’il fait monter sur scène.

L’expérience de la lecture a déjà évolué avec ebooks et les audiolivres. Contrairement à une idée reçue, les livres audio ne sont pas réservés aux personnes mal-voyantes. Accessibles en CD ou en téléchargement, certains sites proposent des abonnements, comme pour la musique. D’autres éditeurs créent des bande-annonces pour la sortie des livres, à l’instar du cinéma. Une nouvelle étape a été franchie en 2016 avec Incarnatis, Le retour d’Ethelior, le première tome d’une trilogie « transmédia ». Pour le lire, vous avez besoin de votre smarphone. Quinze QR codes répartis le long du roman vous donnent accès à des médias additionnels : musique, lectures, extraits radio, illustrations et animations vidéos. L’auteur principal, Marc Frachet, utilise l’expression de « lecture augmentée ».

L’expérience de l’écriture se transforme aussi, elle devient moins solitaire. Sur les réseaux sociaux, les écrivains en herbe se donnent mutuellement des conseils, répondent à des défis d’écriture et donnent un avis de lecture sur les textes publiés. Les auteurs confirmés donnent parfois des conseils d’écriture. Il y a aussi les ateliers d’écriture créative, comme ceux que nous animons au sein de notre association. Depuis quelques années, on observe la création de plusieurs Masters de création littéraire dans les Universités, à l’image de ce qui existe depuis longtemps aux Etats-Unis, mais aussi au Canada, en Angleterre… Le monde change. L’image et le rôle de l’écrivain dans la société évoluent.

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6. Conclusion : une bonne nouvelle

Le nombre de grands lecteurs continuent de diminuer chaque année. Bientôt, ce sera une espèce en voie de disparition. Il faudra les enfermer des zoos et leur jeter des livres à la place des cacahuètes.

Mais – et c’est LA bonne nouvelle – le nombre de petits lecteurs augmente en contrepartie. Des lecteurs occasionnels. Qui lisent un peu, beaucoup, passionnément ou pas du tout. Des lecteurs qui peuvent aussi devenir des écrivains occasionnels.

Contrairement aux idées reçues, ceux qui lisent moins qu’avant, ce sont les seniors. Ce sont eux les « grands lecteurs ». Ils préfèrent aujourd’hui partir en voyage que d’ouvrir un livre. Ils ont parfaitement raison. Place aux jeunes !

On dit que les jeunes lisent moins à cause d’Internet, comme ils lisaient déjà moins à cause de la télévision, de la bande-dessinée et de l’invention de la mini-jupe. Considérons les faits. En dix ans, entre 1997 et 2007, date du dernier tome paru de la série Harry Potter, des dizaines de millions d’enfants et d’adolescents de part le monde ont dévoré des milliers de page sans rechigner. Qui eût cru que les jeunes lisaient encore ? Je ne cite pas ces livres au hasard. Ils continuent d’être régulièrement empruntés dans les bibliothèques, y compris par des adultes qui les font découvrir à leurs enfants. C’est un roman transgénérationnel. Une nouvelle Bible, peut-être.

J’espère que la littérature continuera de fasciner des générations de nouveaux lecteurs et d’écrivains débutants.

Pour des siècles et des siècles. Amen.

– Damien Porte-Plume

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