Le Cercle des écritures de Nantes

Rencontre avec l’écrivain Eric Vuillard

In Edition, Rencontres on mars 7, 2017 at 2:20

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Nous avons entendu Eric Vuillard lors de la rencontre organisée par la librairie Coiffard à Nantes le samedi 03 mars 2017, dans le cadre du festival Atlantides. Les citations ne constituent pas des enregistrements, elles sont rédigées à partir de nos notes, des écarts sur certains mots sont possibles.

La librairie commence par présenter son dernier roman, « 14 juillet », un récit de la Révolution française.

Question : d’où tirez-vous votre inspiration ?

Eric Vuillard commence par citer Heidegger, même si, dit-il, il peut paraître étrange de citer un philosophe pour parler de littérature, « L’origine se cache sous le commencement ». Il explique ensuite qu’il lit, qu’il s’intéresse à l’actualité, qu’il réfléchit… « Quand les idées deviennent quelque chose de consistant, je ressens le désir d’écrire. J’avais la volonté d’écrire sur un soulèvement. La Révolution française n’est venue que plus tard. ».

Pour Eric Vuillard, « La littérature et la pensée sont souvent perçues comme extérieures à la vie sociale, c’est souvent ce que l’on apprend à l’école, la littérature devrait être « platonique », détachée du monde. Or, elle a une histoire, les auteurs vivent dans leur temps, ils sont le produit d’une culture et de ses rapports de force. ».

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Il fait une remarque sur les bruits que nous attendons Place Royale.

« J’avais la volonté d’écrire sur quelque chose de « collectif ». Nous vivons ça. En littérature, les héros se sont effondrés, la linéarité du récit également. On suit des gens ordinaires… des biographies, des témoignages… et le collectif ? Au risque de briser vos illusions, nous vivons dans une société qui n’est pas égalitaire et qui n’est ni tout à fait libre. Souvent, la révolte est traitée par écrit sous la forme d’une défaite du collectif. Le problème, c’est que l’ambiance est sinistre. Une histoire de défaite, c’est assez triste. J’en ai plusieurs dans mes tiroirs mais je ne voulais pas sortir ça. »

Une question que je n’ai pas eu l’occasion de poser : est-ce un tacle envers Écoutez nos défaites de Laurent Gaudé ?

« Les figures du peuple reviennent. Dans les travaux sur la Révolution française, elles étaient souvent critiquées (sauf durant les années 60-70). Actuellement, les figures populaires reviennent avec le nationalisme, une idée de la France qui s’oppose à l’Europe. »

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Il s’étonne que la Fête nationale, fêtée à droite comme à gauche, commémore une émeute. Le « national » provient d’une révolte populaire. C’est assez unique en Europe.

« En plus, c’est universel dès qu’elle a lieu. Les journaux anglais le notent tout de suite. C’est un événement rapide et durable. En général, on connaît trois dates dans le monde occidental : la Fête nationale de son propre pays, la Déclaration d’indépendance des États-Unis à cause de leur hégémonie, et celle de la Bastille. ».

À la différence de ce qu’ont pu dire des générations d’historiens, on sait aujourd’hui qu’il n’y a pas eu de meneurs, que ça s’est déclaré à différents points de Paris, que c’était une réaction face à la police : on est allé chercher la poudre à la Bastille, etc.

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Question : pourquoi ce récit à la première personne, d’une certaine manière, pourquoi donner le point de vue du peuple sur cet événement ?

« J’aime le tourner autrement. Pas la sociologie des foules, mais à la première personne, comme Michelet [Un historien célèbre pour son Histoire de France.]. C’est très bien écrit. En même temps, il était pour une République parlementaire. Son récit se découpe en deux parties : une première partie écrite à la deuxième personne, incarné par Thuriot de la Rosière, alors que celui-ci n’a rien fait, en réalité. Il y a un problème de « mise en scène ». Ce que Michelet cherchait à montrer, c’est l’image de la démocratie représentative. Dans la seconde partie, les récits ne sont pas incarnés, d’ailleurs ce ne sont pas des récits. »

Question : comment avez-vous fait pour réaliser votre livre ? Pour retrouver la trace des personnes que vous citez ? Vous êtes allé les chercher dans les archives ?

« Je suis allé à la BNF et aux Archives nationales qui d’ailleurs se découpent en deux parties : avant et après la Révolution française ! »

Il y a 5 blocs :

1 – Les relations du temps, les témoignages, que l’on peut trouver à la BNF, sur Gallica, sur Chapitre.com (« imprimer le livre et l’envoyer, c’est fou que cela soit privatisé, que l’on ait délégué à une société privée ce que l’État pouvait faire lui-même ») : il est parti de ça

2 – Les Mémoires, comme celles de Chateaubriant, sont plus tardives et peu fiables : il faut lire le passage où Chateaubriant dit avoir retrouvé le squelette de Marie-Antoinette et reconnaître son sourire !

(Rires dans la salle)

En cours d’écriture, il en est venu d’autres.

3 – Dans les Archives nationales, nous avons les récits des vainqueurs de la Bastille (la bourgeoisie, etc.), y compris des personnes qui ont retourné leur veste. Il y a une liste de 954 noms dont certains doublons. Plus tard, quelques-uns demanderont une pension à la Monarchie de Juillet pour avoir participé à la Révolution française !

4 – Il y a aussi les relations des bourgeois de l’Hôtel de Ville. Ils sont bien écrits, détaillés, ils ont souvent servi de sources aux historiens, mais il y a un problème : ils n’étaient pas du côté des révolutionnaires et ont tout fait pour les empêcher. Les historiens les ont pris par erreur au sérieux.

5 – Il y enfin les récits des plus pauvres, et là il faut aller voir du côté des Archives de la Police, rue Châtelet.

Question : pourquoi n’avez-vous pas rédigé un ouvrage d’histoire mais un récit, où l’imagination joue un rôle important ? Comment faire pour passer de ce travail d’historien à la littérature ?

« Je me suis basé sur les injures, les cris que l’on retrouve dans les Archives. Ce sont les injures du temps. Cela rend une ambiance, c’est rabelaisien une bordée d’injures. J’en ai aussi inventé. C’est une sorte de jubilation. »

Question : la lecture est fluide, comment écrivez-vous ?

« Je réfléchis après à comment je l’ai fait. La psychologie du sujet humaine est incomplète. Il y a l’inconscient mais que ça. Il y a l’insatisfaction, la méfiance vis-à-vis du savoir. Sur France Culture, on entend tout le temps des critiques contre le mensonge, les théories complots, les fausses informations… Or, il y a une incomplétude du savoir. Il n’y a pas les compétences (politiques, économiques…) d’un côté et l’ignorance de l’autre. C’est faux, sinon il n’y aurait pas 10 millions de chômeurs. Le savoir économique est défaillant, le savoir social se présente comme un complot. ».

À propos du point de vue omniscient dans les récits, il cite :

« Dieu n’est pas un artiste. François Mauriac non plus… ».

Ne pas se prendre pour Dieu, avec un savoir omniscient, mais écrire via des personnages.eric-vuillard-conquistadors

« À propos des foules, il y a plusieurs registres : la maladie, la fièvre… Sous-entendu : le peuple fait n’importe quoi. La contingence, l’émeute : on dit que c’est non-rationnel mais ils sont allés cherchés de la poudre et des fusils, des canons pour se défendre… et ils l’ont tenu : c’est une intelligence collective. Et s’il y a intelligence collective, il y a donc mémoire. Le peuple des faubourgs s’est souvenu du mal subi, il y avait déjà eu quelques semaines auparavant des émeutes et plusieurs centaines de morts, quelques jours avant aussi il y avait eu des échauffourées, ils se sont souvenus que la négociation, ça ne marche pas. On envisageait déjà à l’époque des baisses de salaire. Évidemment, les salaires sont toujours trop hauts ! »

(Rires)

L’auteur le décrit au début dans son livre :

« A l’époque, de 7 à 10% du budget de l’État était utilisé pour jouer. Pour eux, ce n’était rien. Mais l’hiver précédent avait été rigoureux… Cela rappelle la Tunisie, quelqu’un brûle et c’est tout le pays qui s’enflamme. ».

La phobie de la foule :

« Par exemple le mot « lynchage », il est toujours rattaché à la foule (et non pas à la police ou  l’armée). De nombreux historiens, intellectuels, écrivains… Ils sont tous agoraphobes, or ils habitent tous dans à Paris ou dans des grandes villes.

« C’est la ville moderne. La laïcité, c’est aussi la sécularité, l’anonymat de la ville. On peut sortir sans être reconnu. Cela a modifié la sexualité et la sociabilité. La jeunesse…

« Il faut une jeunesse pour tout foutre en l’air. ».

(Rires)

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Question : il y a les noms dans vos récits, le nom, le prénom, le sexe, le métier… tirés des registres. Quelles fonctions donnez-vous aux noms ?

« C’est peu de choses mais ils permettent de donner corps. »

Eric Vuillard remet en cause la non-importance des noms en littérature. Il donne l’exemple de Foucault qui était tombé sur la liste des noms des personnes internées, il trouvait cela plus bouleversant qu’un roman.

« Il a raison. C’est la disparition du nom propre imaginé. Jean Valjean, c’est le « Valjean » de toutes les campagnes. Au 20ème siècle, les noms imaginaires défaillent, le peuple est entré dans l’Histoire. L’Ulysse de James Joyce est ironique, c’est un employé. C’est ce que montre aussi la Comédie humaine de Balzac, c’est ironique, en référence à la Divine Comédie de Dante. Chez Beckett aussi, on trouve des noms comme « Ouat », ce sont des onomatopées. On se rabat aujourd’hui sur le fait divers, des épisodes littéraires, il y a un mouvement vers la réalité. Les noms imaginaires sonnent faux. On a tous été fascinés par les noms dans les annuaires, les noms de classe, on a tous détestés le nôtre (rires). Ce qui est important, c’est le nom. »

Remarque personnelle : il y a justement le développement important de la généalogie aujourd’hui.

« Julien Gracq s’appelle en réalité Louis Poirier. Moi, je préfère Poirier (rires). Le bottin a la même fonction : l’étonnement. La profusion de tous ces noms propres. Les noms propres ont souvent été dénigrés au profit des noms communs, ils n’entraient pas à l’origine dans le dictionnaire. Mais ce sont des données de significations. Dans La Recherche du Temps Perdu, et je reprends ici l’analyse de Barthes, Proust a réussi à écrire quand il a trouvé les noms propres : Swann, Guermantes, Albertine, … Il y a des noms propres dans tous les titres : Du côté de chez Swann, le Côté de Guermantes, Albertine disparue… Le nom a une « aura ». Les linguistes parlent de fragments de sens.

« L’avalanche de noms crée une forme de lyrisme. »

Par la suite, j’ai noté plusieurs phrases :

 « Toute vie mérite d’être racontée ».

« On espère participer aussi à de grands jours et écrire de nouveau dessus ».

Question : votre récit, 14 juillet, est-il celui de notre époque ? L’Histoire est-elle un recommencement perpétuel ou est-ce nous qui comparons ?

« On nous que comparer ce n’est pas bien, ce n’est pas tout à fait vrai. Je pense qu’il existe de l’Universel, sinon les Droits de l’Homme seraient sans valeur. Par exemple l’égalité : les paysans n’ont jamais pensé qu’eux n’étaient rien et que le roi était tout, mais ils n’avaient pas le choix. ».

Dans la préface d’un livre de Manzoni : « Nous vivons dans des régimes de torture ».

« Même si ce n’est plus le cas aujourd’hui, il y a eu l’Algérie, Guantanamo, donc il y a du récurrent dans l’Histoire. On ne tombe pas dans le même fossé, mais un peu de la même façon. Par le mépris, etc.

« Necker, le banquier, est un personnage du futur possible, un type d’homme. Contrairement à ce qu’on disait, Necker gardait l’argent pour lui.

Eric Vuillard dit se méfier des cahiers de doléance, de la « démocratie participative ». C’est filtré, dévoyé. On mesure une chose à l’effet qu’elle a. Citez-moi une mesure importante issue des cahiers de doléances ? Aucune. Les cahiers de doléance n’ont eu aucun effet. Par exemple, l’abolition des privilèges, elle n’était pas dans la synthèse des « doléances », elle a dû être demandé par des aristocrates qui étaient présents à l’assemblée.

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Question du public : vous êtes également réalisateur, comment cela a-t-il influencé votre façon d’écrire ? On a l’impression d’être au cinéma, c’est très visuel.

« Je ne suis pas sûr que le cinéma ait modifié notre manière de décrire, mais il a reconstruit notre manière de parler. »

Remarque personnelle : cela voudrait dire que l’on écrit / décrit de la même manière à l’écrit, mais que pour parler de l’écrit, on utilise des métaphores visuelles, des images, on dit qu’on a bien « visualisé » une scène, qu’elle ressemble à un film (alors que c’est plutôt l’effet de la description sur notre imaginaire qui a le même effet qu’un film : c’est-à-dire que dans les deux cas, le livre et le film produisent des images dans notre esprit, à la différence près que les images issues du livre sont créées par le lecteur, alors que dans un cinéma, tout le monde partage les mêmes images).

Eric Vuillard parle ensuite d’une figure de style, l’hypotypose [elle est « l’image des choses, si bien représentée par la parole que l’auditeur croit plutôt la voir que l’entendre », selon la définition de Quintilien, un célèbre orateur romain]. C’est une figure « limite » qui n’est presque plus une figure.

« Il faut être dans le mouvement de l’écriture, dans un tremblement, emporté par l’écriture, montrer du doigt, voir à la manière d’un lecteur. ».

Le métier de réalisateur est presque l’opposé. Le trop-plein d’images est un obstacle à l’écriture.

« Quand j’ai fait un film, je suis purgé d’images. »

« Mais les images se greffent et on les réécrit a posteriori. »

« La force du visuel, c’est sa richesse. Le vocabulaire ne doit pas empêcher la compréhension mais on doit voir des choses. »

« On s’amuse avec des mots quand on écrit ».

 « Les mots sont faits pour tous, on pourrait s’exprimer avec un vocabulaire réduit. Mais dans la recherche de mots, il y a des explications, des noyaux de sens qu’on découvre. La réflexion ne précède pas l’écrit, elle y est liée. Il y a une vérité du langage. »

Il donne ensuite l’exemple tiré d’un de ses livres, La bataille d’Occident, où les régiments allemands sont nommés d’après différentes nuances de la couleur rouge, y compris « homard ».

« C’est pour cela qu’ils ont perdu la première guerre mondiale. Ils n’étaient pas de leur temps. Il y avait un désordre dans l’armée, tous leurs chefs étaient des princes, personne ne voulait obéir aux autres. Quand les armées allemandes se sont disjointes, les généraux français, qui n’étaient pas des lumières, ils ont bien vu qu’il y avait un trou entre les deux armées et ils en ont profité. »

Sur le format du livre : un récit bref dans un format poche :

« C’est un format ancien. Là, je suis Von Kluck à mon tour. Il tient dans la main, ça rapproche le livre de la poésie, ils pourraient se rejoindre. ».

« À l’intérieur des chapitres, je compose comme ça : quand ça me titille, quand ça me prend, mais je travaille différemment pour les titres, pour la structure du livre. Est-ce que la structure, l’ordre des chapitres, a un sens ? »

« Exemple, dans Tristesse de la Terre, la répétition du même chapitre, les exercices de style, ça m’emmerde, c’était une idée comme ça, formelle, extrême, et ça s’est imposé : un chapitre sur le vrai massacre de Wounded Knee, puis un chapitre sur la mise en scène (plus le « bisse » des spectateurs). »

« En plus des noms, on adore la répétition, on peut se repasser plusieurs fois le même disque… ».

Nota : Eric Vuillard en parle dans Tristesse de la Terre, il va même plus loin puisqu’il dit que plus on écoute, plus on se souvient, plus on devient émotif ou nostalgique…

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Question que j’ai posée : une remarque et une question. Une remarque, tout d’abord, vous opposiez tout à l’heure votre travail de réalisateur et votre travail d’écrivain. Les images jouent pourtant un rôle dans vos livres, puisque vous mettez des photographies en tête de chapitre dans vos précédentes œuvres (Tristesse de la Terre, La Bataille d’Occident). Ma question : comment arrivez-vous à gérer toute cette masse d’informations issues de vos recherches, à savoir quand vous arrêter, à garder cet équilibre délicat entre l’histoire et la littérature, tout en gardant votre liberté d’écrivain ?

« C’est le fond des armoires, c’est naturel, c’est une culture relative à 30 ans de lectures, le contraire d’une recherche qui serait artificielle. Si je me documente trop, je m’ensable, je fais les choses très vite, je vérifie après mes « intuitions ». Quand mon élan tarit, je fais des recherches. »

« Ça marche aussi pour les historiens. J’ai un très bon ami à moi, un grand historien qui a travaillé toute sa vie sur l’histoire d’un bâtiment. Il me le fait visiter. Quand il ressort, il souffle, il a eu peur que la fenêtre ne fût pas au même endroit que dans son livre ! ».

Ou un autre ami peintre : « Il dessinait des portraits. Il m’expliquait qu’il devait cesser de voir la personne en face de lui pour dessiner. Il y a un abîme obscur entre ce qui est vu et ce qui apparaît sur la toile. Et pourtant c’est ressemblant. Quelque chose passe cependant dans cet abîme. Il faut s’abandonner à la peinture. Tout ce qu’on a vu s’effondre… ».

« En ce qui concerne le lien entre l’image et l’écriture, je voudrais y revenir. Il y a un rôle destructeur de la photographie. Je pense à une illustration du Musée de l’Homme qui montre en réalité les peuples dominés par l’homme blanc, ce n’est pas l’Homme mais le contraire. C’est comme dans Tristesse de la Terre, l’image détruit le texte. »

– Damien Porte-Plume

 

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