Le Cercle des écritures de Nantes

Notre avis sur « Jésus Vidéo » d’Andreas Eschbach

In Boudoir des livres, Edition, Uncategorized on février 15, 2017 at 10:07
  • Auteur : Andreas Eschbach

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  • Bioné en 1959, Andreas Eschbach est un écrivain de science-fiction allemand, un des rares à voir ses œuvres traduites à l’international. Développeur informatique puis cadre dans une entreprise de conseil, il a commencé par publier une nouvelle dans un magazine informatique à l’âge de 32 ans avant de publier son premier roman, Des milliards de tapis de cheveux, en 1995. Il a alors 36 ans. Jésus Vidéo est son troisième roman et son deuxième gros succès, adapté en téléfilm sur une chaîne allemande. De l’aveu de l’auteur :

« A ce jour, c’est celui de mes romans qui s’est le mieux vendu, il est et reste un long seller« .

A la différence du best-seller, qui est une gloire éphémère, le long-seller est un succès dans la durée. Son éditeur français, L’Atalante, a d’ailleurs réédité le livre avec une nouvelle couverture, en même temps qu’il publie sa « suite », L’Affaire Jésus, une sorte de cross-over qui « débute là où s’achève Jésus Vidéo, et s’achève là où Jésus Vidéo débutait. L’Affaire Jésus a été écrit beaucoup plus tard, en 2014, ce qui donne une seconde vie au roman. A ce jour, Andreas Eschbach a publié 8 nouvelles et 22 romans.

  • Titre Jésus Vidéo (même titre en allemand)
  • Genre : science-fiction
  • Edition : 1998, L’Atalante, 2014 (27euros)

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    Andreas Eschbach

  • Nombre de pages : 600 (avec la postface de l’auteur)
  • Résumé : Que passe-t-il en Palestine ? Une équipe de fouille garde le secret sur une découverte dans une tombe, qui daterait de l’époque de Jésus-Christ. John Kaun, le puissant financier qui finançait le chantier, arrive bientôt sur les lieux. Il est suivi par un écrivain de science-fiction, embauché comme consultant. Trois jeunes bénévoles font essayer de découvrir la vérité et de prendre de vitesse John Kaun. Vraie découverte ou supercherie, toutes les hypothèses sont permises, mais ce formidable coup de bluff suscite bien des convoitises, y compris celles du Vatican qui entre dans la partie…
  • Mon avis : j’ai lu pour vous Jésus Vidéo et voici mon avis. J’ai attendu quelques mois l’écrire, parce que je n’avais pas le temps mais aussi parce qu’il n’y avait rien de pressé. J’aime attendre de voir si le livre laisse en moi ou non une trace impérissable.La question est d’autant plus pertinente concernant ce roman qu’il ne s’agit pas d’un livre récent mais d’un livre écrit dans les années 1990. Nous étions au tout début de l’ère du numérique et la technologie « vidéo » qui est décrite dans le roman est aujourd’hui atteinte voire dépassée. Un roman n’étant pas un essai de futurologie ou un manuel technique (même d’appareil vidéo), c’est sans importance, me direz-vous. Il n’y a plus de chevaliers aujourd’hui et on en trouve encore dans de nombreuses histoires, y compris dans des histoires qui se déroulent dans une galaxie lointaine, très lointaine.jesus-video-all

Sauf que le sujet du livre en question, Jésus Vidéo je vous le rappelle, porte sur une hypothèse, la découverte d’un manuel de caméscope dans une tombe trouvée lors d’une fouille à Jérusalem. La dite tombe daterait de l’époque de Jésus-Christ. Il semblerait donc probable que le voyageur du futur soit venu pour filmer Jésus, s’il a existé, et que cette caméra, si on la retrouve, contient en elle la preuve ou non de l’existence de Jésus-Christ – et celle de sa résurrection. Cerise sur le cadeau : ce manuel d’utilisation est celui d’une caméra vidéo qui ne devra sortir sur le marché que dans trois ans !

On comprend ici que cette histoire a plus de sel si le lecteur d’aujourd’hui peut suspendre un instant son jugement et croire, oui croire, que cette découverte est encore possible, voire qu’elle se déroule au moment même où il lit cette histoire. Si vous me racontez l’histoire d’un homme qui voyage vers Mars et que l’histoire se déroule dans les années 60, il vous faudra me convaincre que l’histoire est vraiment originale pour qu’elle puisse m’intéresser, puisque sur le sujet lui-même, le voyage vers Mars dans les années, fait un peu kitch. Si le livre est écrit par un romancier d’aujourd’hui, ce sera du kitch assumé, une uchronie, et il problème ne se posera pas : on n’aura pas besoin d’y croire mais juste de voir ce que cela aurait donné si l’humanité avait envoyé un vaisseau vers Mars dans les années 60 (c’était d’ailleurs un projet de la NASA). Vous voyez le lien avec Jésus Vidéo ? Si l’histoire repose uniquement sur cette histoire de caméra et que nous ne pouvons pas y croire aujourd’hui, que ce soit parce que la technologie décrite dans le roman est dépassée ou que nous venons de découvrir hier une preuve de l’existence de Jésus, que reste-t-il ? Un roman, et la question qui se pose : s’agit-il d’un bon roman ? Peut-il encore se lire aujourd’hui ?

jesus-video-filmÉvacuons donc cette histoire de vidéo pour nous concentrer sur l’hypothèse du voyage dans le temps évoquée dans le roman, qui n’est pas prêt d’être dépassée puisqu’il existera toujours un futur à partir duquel tout devient possible, et sur le roman lui-même, les personnages, l’intrigue, le style de l’auteur ou la qualité de la traduction.

Disons-le d’emblée : il s’agit d’un bon roman, voire d’un très bon à cause de la fin. Non pas que je sois totalement d’accord avec l’explication finale du roman (son « prétexte » en réalité), mais je trouve que la fin est suffisamment forte et surprenante pour dire qu’il s’agit d’un « très bon roman ». L’art de la fin est toujours délicat, les écrivains le savent. Quand on tient ses lecteurs en haleine sur 600 pages à cause d’un seul et unique mystère, on a intérêt d’avoir imaginé une sacrée fin pour ne pas décevoir. Et je n’ai pas été déçu. (Je remercie au passage Emilie pour m’avoir offert ce livre. Il y a des gens qui ont bon goût, tout de même.)

Les personnages sont intrigants, ils sont réalistes, ils ont tous un rôle à jouer et vivent encore dans notre mémoire après la fin de l’histoire. Ils ne sont pas non plus manichéens, puisque le véritable héros de l’histoire, Stephen Foxx, est imbuvable au début. Au début du roman, je croyais que l’écrivain serait le héros, mais non, l’écrivain a de moins en moins de place dans le roman au fur et à mesure que l’histoire avance. À un moment, le romancier est viré, il doit retourner chez lui en Allemagne. On a l’impression que l’auteur s’est aperçu lui-même qu’il était de trop, puis s’est dit : « Ah zut, je l’ai bien campé au début du roman, je ne peux pas l’abandonner comme ça, il faut que je lui trouve un rôle à la fin ». Formulons-le autrement : il était dans les premiers rôles au début, il finit comme figurant. C’était pourtant une idée originale : faire venir un écrivain de science-fiction comme « consultant » pour réfléchir sur une « vraie » histoire de voyage dans le temps…

affaire-jesus-andreas-eschbach-romanConcernant le voyage dans le temps, justement, ceux qui n’ont pas lu d’histoires de ce genre découvriront toutes les hypothèses de paradoxes temporels imaginés par les grands maîtres de la SF, je veux parler de Wells (La machine à voyager dans le temps et quelques nouvelles), de Poul Anderson (La Patrouille du temps), de M. Moorcock (Voici l’homme), juqu’à Michel Magel (Le Paradoxe des équilibres) et la série Doctor Who. Les amateurs de voyage dans le temps comme moi seront un peu énervés de voir à quelle vitesse défilent les hypothèses. L’écrivain de science-fiction était censé avoir écrit des histoires de ce type par le passé, il met beaucoup de temps à raisonner et à apporter ses idées au groupe de travail constitué par le financier John Kaun. Ce qu’il dit est juste, c’est seulement un peu long à venir. Il y a même des hypothèses inexploitées :

1)      si le voyage dans le temps est possible, alors « une mission de récupération » a peut-être été lancée pour mettre la main sur la caméra avant le financier et le groupe de Stephen Foxx (cette « police du temps » n’aurait par contre pas pu empêcher que le voyage se produise sans risquer un paradoxe temporel de plus, il fallait donc qu’elle intervienne après et pourquoi pas à l’époque où des personnes recherchent déjà la caméra : il leur suffirait alors de les « filer » afin de récupérer la caméra au moment où elles la trouvent) ;

2)      si le voyageur du temps n’est pas encore parti au moment de l’histoire, puisque la caméra ne sortira sur le marché que dans trois ans, alors il devient possible de le trouver, de l’arrêter, de le remplacer par quelqu’un d’autre, d’acheter ses services, de le former ou même de le tuer (avec pour conséquence un paradoxe temporel…) ;

3)      quand Eisenhart explique que le contenu de la caméra ne sera pas dévoilée au grand public (soit parce que personne ne la retrouvera, soit parce que l’Église aura accepté la transaction), sinon le voyageur du temps n’aurait eu aucune raison de partir, il oublie une autre hypothèse : celle d’un financier plutôt patient, désireux d’éviter les paradoxes temporels, qui attendra quatre ou cinq ans pour révéler le contenu de la caméra qu’il aura trouvé.

À noter que le voyage dans le temps, tel qu’il proposé dans le roman, s’appuie sur une hypothèse fantastique. Ce roman quitte donc le domaine pur de la science-fiction pour toucher au fantastique. Quand on sait que ce roman a été le premier « best-seller » de l’histoire, avec un succès « grand public » et une adaptation en téléfilm, on comprend mieux que les aspects techniques du roman, la caméra vidéo et le voyage dans le temps, n’étaient pas au cœur du livre.

Il s’agit plutôt d’une course-poursuite effrénée, à la façon de Indiana Jones, entre deux groupes composés d’une part du groupe de bénévoles (les « gentils ») et de l’autre du financier et de ses alliés (les « méchants »). Chaque groupe l’emporte tour à tour sur l’autre. Des rebondissements réguliers permettent au perdant de se faire la belle, et ça recommence. J’ai retrouvé la même technique narrative que dans Les piliers de la Terre de Ken Follett. C’est très efficace et bien foutu. Très peu de temps morts sur les 600 pages du roman. Bravo l’artiste !

Au niveau du style, c’est parfaitement lisible, comme un bon roman de gare (ce n’est pas péjoratif), il n’y a pas de recherche de style particulier (sauf erreur de traduction). Ecrire lisiblement est déjà un gros travail de style, reconnaissons-le. Mais le « style » de l’auteur n’est pas son atout, ce serait plutôt son imagination, ses personnages, le rythme de son histoire, la construction de l’intrigue, le soin apporté à une hypothèse de science-fiction…

Un petit bémol : les en-têtes de chapitre n’apportent rien pendant les trois quarts du bouquin, vous pouvez les sauter. Ils ont un lien avec l’intrigue que bien plus tard.

Malgré mes réserves sur certains aspects du roman, Jésus Vidéo un très bon roman d’aventure et un bon roman de science-fiction. À relire dans une vingtaine d’années 😉

jesus-video-1ere-edition(Attention : spoiler !) La morale de l’histoire, car il y en a une, n’est pas proprement chrétienne. Elle est plus proche d’une vision humaniste de la religion, de la version non-cléricale du bouddhisme (le mahāyāna ou Grand Véhicule), du judaïsme qui reconnaît Jésus comme Prophète mais non comme Messie, voire de l’arianisme, un courant hérétique du IVème siècle après Jésus-Christ qui voyait Jésus comme un homme, même si cet homme devait posséder une parcelle divine. Quand on regarde de plus près ce qui se passe dans les trente dernières pages du roman, on s’aperçoit que l’auteur ne laisse pas une fin si ouverte qu’il n’y paraît : ceux qui voient la divinité du personnage ne font pas exprès de le voir, ils ne font même pas le pari de Pascal, ils sont simplement « élus » ou « sauvés » par ce qu’ils ont vu, alors que les autres, dans la même situation, seront « damnés », incapables de voir et de croire. Cette vision du christianisme, qui ne laisse pas beaucoup de liberté à l’homme, porte un nom : le protestantisme (et ses variantes : calvinisme, luthérianisme…). L’auteur vivant en Allemagne, berceau du protestantisme, il n’est pas étonnant qu’il défende cette idée, malgré la version humaniste et presque dénuée de religion qu’il défend par ailleurs. Si j’étais chrétien, je serais gêné par un autre aspect de cette « vision du christianisme » : la résurrection du Christ n’est pas du tout traitée, alors qu’elle est un socle essentiel, sinon l’essentielle, de la religion chrétienne. Le roman défend une version « primitive » du message chrétien contre les prêtres et le Vatican qui y sont sévèrement décrits (probablement avec raison, au vu des affaires de pédophilie et de corruption qui ont été révélées ces dernières années). Il renouvèle la façon d’interpréter les textes canoniques, en nous faisant nous poser la question « Et si ? ». C’est bien la force d’un bon texte de science-fiction, non ?

  • Citation : « Un écrivain, et a fortiori un écrivain de science-fiction, se situe à l’extrême opposé. S’il avait un sens aigu des réalités, il commencerait déjà par ne pas écrire du tout, car la probabilité d’être un jour publié est inférieure aux chances de survie d’une boule de neige en enfer. Mais en matière d’imagination, par contre, il se doit d’être un géant, un artiste, un véritable acrobate, capable d’évoluer comme un poisson dans l’eau dans l’univers de l’impensable, de l’insensé, de l’absurde. Il faut qu’il puisse suivre de manière logique les raisonnements les plus aberrants, qu’il soit maître de l’espace et du temps, en transgressant toutes les règles si nécessaire. Rien ne doit lui sembler impossible. ».
  • Autre citation :

« – Quoi ? » Il cligna des yeux, désarçonné. « Vraiment ? Quelle coïncidence !

– Oui.

– Jamais vous ne verrez une scène de ce genre dans un roman, fit l’écrivain en secouant la tête, un sourire pensif aux lèvres. Mais la vie peut tout se permettre… »

  • Note : 4/5 plumes

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  • Auteur de la critique : Damien Porte-Plume

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