Le Cercle des écritures de Nantes

La littérature transformée en potlach

In Edition, lecture, Lectures publiques, Partenaire on août 16, 2015 at 2:32

Depuis plusieurs années, on observe la multiplication des Give box, aussi appelés boîtes à lire, bibliothèques de rue, ou biblioboîtes, comme à Nantes, à Toulouse, à Bordeaux et à Rouen, à l’image des little free librairies des Anglais. Parfois mélangés à d’autres dons (jouets, vêtements…), les livres sont en libre accès, on peut prendre ou donner au choix, souvent les deux. Cette idée serait née du mouvement freegan, qui consiste à partager de la nourriture végane (ni viande ni produit animal), qui provient elle-même d’un mode de vie alternatif (entraide, gratuité) qu’on pourrait qualifier de post-soixante-huitard ou d’après-Woostock.

Dans des parcs, des squares et des places publiques, les villes multiplient les occasions pour les lecteurs de prendre ou de donner des livres. Les petites communes ne sont pas en reste puisque l’on trouve également des initiatives locales, comme la boîte à lire de Bény-Bocage, les Livres voyageurs de Sautron et les Livres vagabonds de Saint-Aignan de Grand Lieu.

une-idee-de-michel-llanas-inspiree-du-bookcrossing_163437_516x343

Ce sont ainsi des milliers de livres qui transitent par ces lieux, d’une main à une autre, jusqu’à ce libraire de Rouen qui raconte qu’un livre avait circulé jusqu’au Japon, avant de lui revenir par les mains d’une touriste japonaise ! Si les dons sont le plus souvent le fait des particuliers, les libraires et les médiathèques peuvent aussi participer à l’opération, avec un tract à l’intérieur pour indiquer la nature de l’opération. Pas du gratuit, mais du partage !

En effet, ces boîtes à lire doivent se différencier des caisses de livres que certains libraires d’occasion posent devant leur magasin ou sur le bord d’une fenêtre : ces livres ne sont pas donnés dans une relation verticale, à sens unique, mais rentrent dans la sphère du partage et de l’échange, ces livres doivent circuler. Le lecteur est ainsi invité (mais pas flicé !) à lire le livre puis à le reposer à un autre endroit.

Sur le site consacré aux Polars en balade, l’assocation Fondu au Noir a même mis en place un système de géolocalisation pour suivre le déplacement des « polars » posés à Mauves-sur-Loire et à Nantes : les Internautes renseignent l’endroit où ils ont posé leur roman, ainsi celui-ci peut se déplacer partout en ville (et même au-delà), comme ces bouquins qu’on trouve quelque fois dans les métros ou les tramways, au même titre que les journaux gratuits.

On pourrait penser du mal des gens, imaginer par exemple qu’ils prennent les livres et ne les rendent pas, qu’ils les revendent ou même qu’ils détériorent les boîtes à lire. Mais ce n’est pas ce qui se passe : les personnes qui reçoivent donnent en général d’autres livres de leurs bibliothèques, ce qui n’est pas sans rappeler le système du don et du contre-don du potlach, analysé par les ethnologues dans les îles de Pacifique et ailleurs (en Inde, chez les Indiens d’Amétique du Nord… et même dans nos sociétés occidentales avec le principe des repas partagés).

Deux caractéristiques sont en effet communes :

  • celui qui reçoit ressent le besoin de donner en contrepartie, quelque soit la justification rationnelle que l’on peut se donner à soi-même (ce sont des livres que j’avais déjà lu, c’est important que les livres circulent, ça favorise la lecture…)
  • ce don et contre-don passent par le biais d’un médium, le livre, qui est parfois dédoublé par l’existence d’une boîte à lire

Ce n’est pas un hasard si ce système de potlach prend appui sur le livre, puisque cet objet, d’une faible valeur marchande (on n’irait pas donner son portable dans une « boîte à téléphoner » par exemple), possède une forte valeur symbolique, comme tout ce qui touche la littérature (surtout en France). C’est donc un objet connoté positivement qui s’échange, une valeur symbolique qui passe de main en main.

boitealire2creditphotopqr-sudouest-lartiguestephane

La comparaison avec le potlach peut être poussée plus loin : ceux qui entrent dans le système du don de livres pratiquent souvent un contre-don de livres égale ou supérieur, c’est-à-dire que les grands lecteurs donnent plus de livres qu’ils n’en ont pris. Le phénomène des boîtes à lire est donc appelé non seulement à se reproduire mais également à se multiplier.

Si on pousse la logique jusqu’au bout, il viendra un moment où l’on prendra et donnera des livres sans les avoir lus. En effet, le rituel, l’échange, est plus important que la lecture du livre (personne ne viendra vérifier). D’ailleurs, les libraires, les maires et les commerçants qui participent en offrant des livres ne les ont pas lus eux-mêmes.

une-boite-lire-inauguree-place-albert-sorel

L’étape suivante du potlach est celle de la destruction des livres, afin d’assurer le renouvellement des auteurs et des livres, un peu comme les Aztèques qui sacrifiaient des victimes pour redonner vie au Soleil et assurer la survie de la collectivité. Ce serait d’ailleurs plus sain de sacrifier des livres par un gigantesque auto-dafé annuel que de sacrifier les auteurs eux-mêmes…

On doit cependant relativiser notre propos : dans les sociétés traditionnelles, le potlach s’exécutent entre tribus ou entre familles, on sait à qui l’on doit sa « dette » et on veut donner plus pour montrer sa générosité, sa richesse et créer en face une relation de dépendance, puisque l’autre groupe sera obligé de s’aligner sur la nouvelle « enchère » s’il ne veut pas paraître ridicule. Ceux qui donnent et qui reçoivent des livres sont anonymes, ils ne s’en vantent pas, ils ne sont pas médiatisés, il ne risque donc pas d’y avoir de surenchère, de type : « J’en donné 15 livres, et toi ? ».

livre-poignardé

Nous pouvons donc être rassurés, déposer un livre dans une de ces boîtes à lire n’impliquera pas la mort sacrificielle de son auteur. Dommage, diront certains…

Publicités
  1. Un système similaire est en place à la médiathèque Ormedo à Orvault-bourg: tu peux laisser autant de livres que tu veux dans un emplacement à l’entrée – et en prendre aussi. C’est hors-système de prêt, totalement libre, totalement gratuit.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :